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Tai Chi Chuan Bruxelles / conte chinois

Tai Chi Chuan Bruxelles / Renarde fée



Les Renardes-fées, conte tao-sse (première partie)


Extrait de « CHOIX de CONTES et NOUVELLES »

Traduit du chinois par Théodore PAVIE (1811-1896)

Librairie de Benjamin Duprat, Paris, 1839, 300 pages.

Selon l’indications du traducteur ce conte est extraits d’un recueil intitulé « Histoires à réveiller le monde« .


Sous le règne de Hiouan-Tsong (qui monta sur le trône l’an 713 de J.-C) de la dynastie des Tang, vivait un jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était Wang et le petit nom Tchin : peu versé dans la connaissance des livres classiques et historiques, et très superficiellement instruit en littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l’épée avec un rare talent ; son occupation favorite était de courir à cheval armé de son arbalète.


Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d’une force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les exercices militaires : ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes particulières de l’empereur et ne songea point à se marier. Ces deux jeunes gens jouissaient d’une fortune brillante, un grand nombre de serviteurs obéissaient à leurs ordres ; ils se trouvaient dans une position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.


Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan (vers 755, voir Histoire Générale de la Chine, volume 6 par Xi Zhu, Jean-Baptiste-Gabriel-Alex Grosier, Michel-Ange André Le Roux des Hautesrayes, Joseph-Anne-Marie de Moyriac de Mailla) ; le défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune, s’étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans l’ouest, et Wang-Tsay fit partie de l’escorte qui accompagna l’empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu’il n’y avait plus moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets susceptibles d’être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse et les gens de sa maison ; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à l’abri des troubles. Là, Wang-Tchin s’établit dans l’arrondissement de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy -Ouan (l’anse de la petite rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu’il avait achetées autour de sa nouvelle demeure.


Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise par les troupes de l’empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles ; il lui vient à l’idée d’aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec lui qu’un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D’abord le voyage se fit par eau, et Wang arriva ainsi jusqu’au lieu du débarquement dans le Yang-Tcheou : au temps de la dynastie des Souy, ce district s’appelait Kiang-Tou. C’est un point fort important où se réunissent les deux fleuves Kiang et Hoay, c’est comme la clef des routes du nord et du sud ; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les brins de chanvre dans un champ ; tout le rivage est couvert de maisons très rapprochées ; il y a là un continuel concours de marchands et d’acheteurs : ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.


Tai Chi Chuan Bruxelles / Zhang Hong 1577 after 1668Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour continuer sa route par terre ; il loua des bêtes de somme pour porter son bagage, et prit le costume d’un officier de l’armée. Chemin faisant ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin ; ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu. Cet endroit n’est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville et des campagnes s’étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un rare voyageur ; aussi ce que voyait Wang-Tchin c’étaient :


Les sommets élancés des collines que les forêts enveloppaient de leur ombre ; les pics hardis si poétiques dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d’eau dans son vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées ; des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l’abîme et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de toutes couleurs. A travers l’immense étendue de ces monts perdus dans les nuages, sont d’étroits sentiers faits pour l’oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant ; les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées ; les villages ravagés sont solitaires et l’homme a disparu de ces campagnes désertes ; parées de mille nuances, les fleurs des montagnes s’épanouissent avec joie, et les oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls cette solitude de leurs cris.


Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son cheval, lorsque vers le soir, à l’heure où le ciel s’obscurcit peu à peu, il entendit dans l’épaisseur de la forêt quelque chose qui ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde… Or, ce n’étaient point des hommes, mais deux renards sauvages qui, appuyés contre le tronc d’un vieil arbre, tenaient devant eux un livre écrit. La patte fixée sur l’écriture, ils discutaient comme feraient deux personnes qui ne sont pas d’accord à propos d’un passage douteux.


— Ah ! s’écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment prodigieux ; ce sont des fées ! Mais quel peut être le livre qui fixe leur attention ?… Si je leur faisais avaler une de mes balles ?


Et là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève tout doucement l’extrémité de la bride ornée d’une corne polie à la meule, dispose la corde de l’arbalète (arbalète à lancer les balles), plonge sa main dans son sac et en tire une balle qu’il place dans le canon, puis il ajuste avec la plus grande attention : l’arbalète s’arrondit comme la lune en son plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l’étoile filante. Les deux renards, plongés dans une occupation remplie d’intérêt pour eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu’un les épiait hors de la lisière du bois : au sifflement de la corde de l’arbalète, ils lèvent la tête pour voir d’où vient ce bruit ; mais dans son vol rapide, la balle était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu de l’œil gauche du renard qui tenait le livre.


L’animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et s’enfuit avec sa blessure ; l’autre renard se baissait déjà pour ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle de Wang-Tchin l’atteignit à la tempe droite ; il se mit à jouer des jambes, et s’enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort. Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de ramasser le livre ; mais quand il l’examina, il s’aperçut que les pages étaient couvertes de caractères faits comme des têtards (nom que l’on donne en chinois à une ancienne écriture dont les caractères ressemblent à ces animaux), et tous parfaitement indéchiffrables pour lui.


« En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce qu’il peut y avoir d’écrit sur ce livre, mais je l’emporterai pour consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance des écritures anciennes. » Aussitôt il cache le manuscrit dans sa manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui conduit à la capitale.


Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai ; mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi terrible. Un des chefs de l’insurrection Chy-Sse-Ming, après s’être soumis, s’était révolté de nouveau ; dans toutes les colonies militaires étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se manifester l’intention de rentrer dans le devoir ; et comme on craignait que des conjurés ne vinssent jusqu’à la capitale épier les mesures du gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère : ceux qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l’occident, et les verrous étaient tirés ; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.


Arrivé à la porte d’une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et entre ; le maître du lieu qui vit un étranger, l’arbalète sur le dos, le sabre à la ceinture, en habit d’officier, se garda bien de le recevoir froidement ; et s’avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siège. Les domestiques eurent l’ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait dans la maison.


L’aubergiste s’avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait de la frontière


— Non, répondit Wang-Tchin, je viens de Kiang-Nan.

— Cependant, objecta l’hôtelier, l’accent de sa Seigneurie n’est point celui des habitants de Kiang-Nan.

— Eh bien ! ajouta Wang-Tchin, je parlerai franchement : je suis originaire de la capitale ; depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se retirer dans le pays de Cho, j’ai abandonné ma demeure pour fuir les troubles dans le Kiang-Nan : on dit que maintenant les rebelles sont rentrés dans le devoir ; l’empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais réparer les désastres qu’ont dû souffrir mes anciennes propriétés ; ensuite j’irai chercher ma famille pour l’emmener avec moi dans notre première patrie ; comme je craignais de faire sur la route quelque mauvaise rencontre, voilà pourquoi j’ai pris l’uniforme d’un officier de l’armée.

— Eh bien ! reprit l’hôtelier, votre Seigneurie et moi, nous sommes dans le même cas : il n’y a pas plus d’un an que je suis venu chercher un abri dans ce village.


Et comme tous les deux étaient compatriotes et gens de la capitale, bien qu’étrangers l’un à l’autre, ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement de ce qu’ils savaient touchant ces troubles désastreux ! On a raison de dire :


Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à l’œil le même spectacle ;

Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié disparu !


Leur conversation était fort animée, lorsqu’on entendit une voix du dehors qui disait :


— Hôtelier, y a-t-il une chambre disponible pour cette nuit ?

— Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas combien vous êtes de voyageurs.

— Il n’y en a qu’un, reprit la voix ; je suis seul.


L’aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n’avait pas de bagages, et il répondit :


— Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis me hasarder à vous recevoir.

— Auriez-vous peur, par hasard, que je ne vous paie pas ? reprit l’inconnu fort en colère ; est-ce là le motif qui vous empêche de m’ouvrir ?

— Monsieur, répondit l’aubergiste, mon motif n’est pas celui auquel vous faites allusion ; mais le noble commandant de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par laquelle il défend aux hôteliers de donner un abri à tout voyageur inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé clandestinement un étranger s’exposerait aux plus graves châtiments. Et puis maintenant, Chy-Sse-Ming s’étant révolté, la défense devient plus expresse : d’ailleurs Monsieur est sans bagages, je n’ai pas l’avantage de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.

— Quoi ! s’écria l’inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas ? je suis précisément le commandant de la garnison. Une affaireTai Chi Chuan Bruxelles / Lu Lengjia active 730 760 m’avait appelé à Fan-Tchouen, et j’en reviens ; comme je suis arrivé trop tard pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour cette nuit ; vous comprenez pourquoi je n’ai pas de bagages : s’il vous reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi jusqu’aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n’y en aura pas un qui ne me reconnaisse.


Grâce au grand bonnet qu’ôta l’étranger en saluant, l’aubergiste ajouta foi à ses paroles.


— Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous formaliser de son refus, et daignez prendre un siège dans le salon.

— Ne vous tourmentez pas, ajouta l’inconnu, seulement je meurs de faim, si vous avez du vin et du riz cuit, j’en prendrai un peu.


Là-dessus il entra sans tarder dans la salle de l’hôtel, et dit à l’aubergiste :


— Je fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres et du vin.


Puis il alla tout droit s’asseoir à la table sur laquelle mangeait l’autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets commandés. Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu, s’aperçut qu’il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec des signes non équivoques de la plus cuisante douleur ; ce fut pourtant lui qui rompit le silence.


— Maître, dit-il à l’aubergiste, j’ai eu bien du malheur aujourd’hui ! j’ai rencontré deux méchants animaux qui sont cause que je suis tombé et que j’ai perdu l’œil.


— Comment, qu’avez-vous rencontré ? demanda l’aubergiste.

— Écoutez, continua le prétendu commandant ; en revenant du Fan-Tchouen, j’ai aperçu deux renards sauvages qui sautaient d’un côté sur l’autre, en poussant de grands cris : je me suis mis à courir pour les prendre, mais tout d’un coup mon pied s’est embarrassé ; les deux renards galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de mon œil gauche est gravement attaquée.

— Aussi, ajouta l’aubergiste, je m’étonnais de voir que votre Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.

— Eh bien ! interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route aujourd’hui, j’ai fait rencontre aussi de deux renards.

— Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus ? demanda l’inconnu avec vivacité.

— Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un manuscrit, répondit Wang-Tchin ; j’ai envoyé une balle dans l’œil gauche de celui qui tenait le livre ; il l’a laissé tomber et a pris sa course. L’autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de mon arbalète l’a blessé à la joue, et il s’est sauvé. Ainsi je n’ai pu avoir que le livre, et les deux bêtes m’ont échappé.

— Quoi ! s’écrièrent en même temps l’inconnu et le maître de l’auberge, des renards qui savent lire ! voilà une étrange aventure.

— Et sur ce livre, reprit le nouvel arrivé, qu’y a-t-il d’écrit ? Pourrais-je obtenir d’y jeter un coup d’œil ?

— Oh ! c’est un livre bien étrange, ajouta Wang-Tchin, il n’y a pas un caractère qu’on puisse déchiffrer.


Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre mystérieux pour le faire voir ; mais ce qui est long à dire fut prompt à faire ! il n’avait pas encore porté la main à sa manche que le petit-fils du maître de l’hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans, arriva en courant ; sa vue était perçante, et il reconnut que cet étranger était un renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s’élança droit devant l’animal, et montrant du doigt le faux commandant, il s’écria :


— Mon père, voyez quel vilain renard sauvage est venu s’asseoir ici ! et vous ne le chassez pas ?


A ces mots, Wang-Tchin frappé d’une idée subite, reconnut que ce devait être le renard blessé par lui ; il se jeta précipitamment sur son épée, et en dirigea la pointe vers la porte ; mais l’animal, qui se vit menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa forme naturelle ; puis il sortit en se sauvant tout effaré. Wang-Tchin le poursuivit l’épée à la main, à la distance de quelques maisons, mais les traces du renard le conduisirent tout droit au pied d’un mur. C’était au milieu de l’obscurité de la nuit ; Wang-Tchin ne trouvant pas de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir ; le maître de l’hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de Ouang-Fo, le domestique de son hôte ; tous les deux allèrent au-devant de lui, l’engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus s’en occuper.


— Cependant, s’écria Wang-Tchin, si ce n’eût été votre petit-fils, qui l’a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son livre.

— Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l’hôtelier, je crains bien qu’il n’invente quelque autre ruse pour vous dérober ce que vous leur avez pris.

— Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure du renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de railleries : il faut absolument que d’un coup d’épée je traverse cette maudite bête, et tout sera dit.


Il revint donc à l’hôtel ; mais les marchands voyageurs qui occupaient les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l’histoire, la tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails : ils firent tant de questions qu’ils en avaient le gosier cuisant et la langue sèche.


Après avoir fini de souper. Wang-Tchin remonta dans son appartement pour prendre du repos ; et il pensait en lui-même que, puisque ce renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec tout le soin possible.


Mais dès la troisième veille de la nuit, on entendit frapper à la porte et une voix disait :


— Rendez, rendez-moi vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma reconnaissance ; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous arrivera des choses fâcheuses : ne vous préparez donc pas des regrets pour l’avenir.


Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur ; il se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte, il s’aperçoit que déjà l’aubergiste est descendu la fermer à clef.


« Avant que je l’aie appelé et qu’il soit venu lever ces verrous, pensa Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la traverser de mon épée. J’aurai vainement provoqué le mécontentement et le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi ; il vaut donc mieux pour l’instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai prendre mes mesures. »


Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme auparavant, mais le renard recommença ses lamentations à plusieurs reprises, de telle sorte que les gens de l’hôtellerie ayant tous, jusqu’au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin.


— Puisque vous ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini ! Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera bien temps alors de vous repentir !


Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au renard-fée ; tout eût été fini ainsi : mais non, c’était un homme entêté et orgueilleux, il n’écouta les avis de personne ; et dans la suite ce renard surnaturel, s’acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le ruiner de fond en comble. On dit avec raison :


Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien, Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous verserez des larmes !


Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l’aubergiste ; les bagages furent chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la capitale. A mesure qu’il regardait autour de lui sur sa route, il voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants ; les places et les marchés se montraient tristes et déserts ! Ce n’était plus là l’aspect si brillant des jours d’autrefois : quelle différence ! Arrivé devant son ancienne demeure il regarde …. et ne distingue plus qu’un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta dans une tristesse qu’il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit, ni abri. Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s’en va chercher des nouvelles de sa famille.


Les habitants étaient fort clairsemés : pendant le bonjour d’arrivée, chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son souvenir, et quand on arrive à l’endroit sensible où le cœur est blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le visage.


— Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer dans ma patrie, mais j’étais loin de me douter que ma maison ne fût plus qu’un amas de décombres !

— Hélas ! il ne me reste plus de demeure.

— Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le père au sud, le fils au nord ; les uns sont prisonniers, les autres ont été tués ! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes ; et si, nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe nous menaçait, ce n’est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants jusqu’à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu’aucune affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux ; d’ailleurs ces biens que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin ; grâce à nous, vous retrouvez vos terres dans le même état : si donc vous avez le désir de vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante maison.


Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin : il acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s’écouler ainsi, lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme qui arrivait du côté de l’est et se dirigeait vers lui ; vêtu de deuil de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet homme marchait comme s’il eût eu des ailes, et bientôt il fut près de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde…. quelle surprise ! Cet individu n’est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.


— D’où viens-tu, Lieou, s’écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de deuil ?


Dès qu’il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de répondre :


— Ah ! vous voilà ici, mon maître, j’ai ordre de vous chercher jusqu’à extinction.

— Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce costume.

— Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au fait de tout.


Tai chi chuan Bruxelles / image 78Et le domestique, déposant son paquet à terre, l’ouvre et en tire la lettre qu’il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la décacheter, il regarde,… c’est l’écriture de sa mère, et le billet contenait ce qui suit :


Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la seconde révolte de Chy-Sse-Ming ; nuit et jour accablée d’inquiétude et d’anxiété, je suis bientôt tombée gravement malade. La médecine et les prières restent sans effet : tôt ou tard il faut être inscrit sur le livre des morts ! Mais j’ai déjà dépassé douze lustres, et mon trépas n’aura rien de prématuré. Seulement, je m’afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un pays éloigné ; sans que ni vous, ni votre jeune frère, puissiez me rendre les derniers devoirs ! J’en ressens une profonde douleur !


Mais, je ne veux pas être ensevelie dans une terre lointaine ; cependant je songe avec effroi que les rébellions sont flagrantes, je crains que la capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de tranquillité, et qu’elle ne soit pas habitable : ainsi, à mes derniers instants, j’ai pensé qu’il valait mieux laisser tout à fait les biens ruinés et à moitié perdus que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le Kiang-Tong : c’est une terre fertile et peuplée ; les mœurs des habitants sont douces et hospitalières : d’ailleurs, combien il serait difficile de fonder à la capitale une maison comme celle que nous avions auparavant ! Ainsi n’agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en repos ; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres, vous attireriez sur vous une série de malheurs dans lesquels vous seriez enveloppé : vous rendriez inutiles les sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez au bord des neuf fontaines, je vous jure que nous ne serions pas réunis.


Lisez et retenez ceci.


A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant.


— J’espérais, en venant ici, s’écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu’au contraire la douleur et l’inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère au tombeau ! et encore, si je l’avais su plus tôt ! Mais je ne puis arriver à temps ! Tout est fini ! Mes regrets sont impuissants !


Après s’être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère ne lui avait point adressé d’autres recommandations à son heure dernière.


— Non, répondit le serviteur Lieou ; seulement elle a ajouté ceci en insistant beaucoup : Vos terres et les biens que vous possédez ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous ; il faut abandonner la ville et vos biens pour aller vous occuper des soins des funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé, une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon maître se refusait d’obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre dame ne pourrait fermer les yeux en paix.


— Oserais-je ne pas accomplir les ordres que me dicte ma mère expirante, s’écria Wang-Tchin ; le pays de Kiang-Tong d’ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la capitale est en proie à des guerres civiles incessantes : ce qu’il y a de mieux, c’est encore de fuir cette ville !


Et aussitôt il s’empressa de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le cercueil ; puis d’un côté il envoya des hommes élever la terre du sépulcre, et de l’autre donna commission de vendre sa maison et ses terres.


Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou objecta à son maître que tous ces préparatifs d’élever un sépulcre et de l’entourer d’une muraille de terre, demanderaient bien un mois entier, et comme on l’attendait avec impatience à la maison, il valait mieux qu’il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée ; il écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l’argent dont il avait besoin pour sa route, et l’expédia vers le Fan-Tchouen. Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit encore à son maître :


— Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne doit pas oublier qu’il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir près des siens !


— Hélas ! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à présent être libre, je volerais vers ma demeure : ces instances sont superflues !


Une fois dehors, le domestique s’éloigna et disparut.


Cependant dès qu’ils apprirent cette nouvelle, les parents de Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance, et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s’exposer à trop perdre sur ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s’obstina et n’eut point égard à leurs avis : dans son empressement, dans sa précipitation, il se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur ; à peine s’il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et creuser la caverne au milieu de l’édifice funéraire. Lorsque tout fut achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles, au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong, impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies funèbres. Hélas !


Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main lui cause bien des regrets ! Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve en retournant à l’est.


C’est en vain que dans la capitale du nord il se livre à des rêves brillants,


Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage comme aux nues argentées qui se déroulent.


Suite bientôt sur le site….


 

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